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Enseigner chez les Frères des Écoles Chrétiennes


Vocation d’enseignant et vocation baptismale : plus qu’un métier, un apostolat, un ministère.

Au cœur du projet lasallien se trouve cette double et ambitieuse mission éducative de « construire l’homme et dire Dieu » [1] . Cette conviction, unifiée en Christ, s’enracine dans le « Mémoire des Commencements » où, Saint Jean-Baptiste de La Salle, jette les bases innovantes de ce qui donnera la Conduite des Écoles Chrétiennes, fruit elle-même, de l’expérience communautaire des Frères « pour que l’école aille toujours bien » [2] .

« Non seulement Dieu veut que tous les hommes parviennent à la connaissance de la vérité, mais il veut que tous soient sauvés, et il ne peut pas le vouloir véritablement sans leur en donner des moyens, et par conséquent, sans donner aux enfants des maîtres qui contribuent à leur égard à l’exécution de ce dessein (...) Et c’est vous qu’il a choisis pour l’aider dans cet ouvrage, en annonçant à ces enfants l’Évangile de son Fils et les vérités qui y sont contenues » [3] .

Ainsi, dès le début de l’aventure lasallienne [4] , il y a plus de 300 ans, Saint Jean-Baptiste de La salle et les Frères des Écoles Chrétiennes ont privilégié comme moyen apostolique l’éducation, par la culture et l’école.

Toutefois, engagé presque à son insu dans l’œuvre des écoles rémoises, Jean-Baptiste de La Salle se rend vite compte des insuffisances des maîtres, insuffisances de nature à compromettre le succès apostolique de l’œuvre et même, plus radicalement encore sa pérennité. Insuffisances spirituelles, insuffisances pédagogiques qui vont l’amener à créer, en amont, une communauté de formation professionnelle et spirituelle des maîtres au service de la jeunesse déshéritée et abandonnée et dont le service évangélique des pauvres va donner naissance à une société religieuse d’un type nouveau : des religieux, justes « Frères », car la mission d’éducation demande une totale disponibilité : « un homme tout entier » [5] .

Ce souci de formation des éducateurs reste un axe prioritaire de l’école lasallienne du XXIème siècle. L’enseignement catholique, d’une manière généralisée, se trouve confrontée aujourd’hui à des élèves et des enseignants qui ne sont plus majoritairement catholiques. Beaucoup de jeunes enseignants arrivent sans connaissance des valeurs évangéliques. Il est donc primordial, comme le fit Jean-Baptiste de La Salle dans la société en son temps, de les accompagner et de donner du sens à leur métier d’éducateur.

Cela demande, pour chaque entrant, tout comme pour chaque élève, une attention personnelle et bienveillante pour que chacun se trouve accueilli, reconnu, respecté et soutenu pour ce qu’il est, car faisant partie intégrante de la communauté éducative.

C’est par ce climat d’accueil que très souvent une première prise de conscience s’opère : qu’est-ce qui fait la différence ici par rapport à ailleurs ? Une première relecture où la notion d’un travail « ensemble et par association » [6], pour et avec les enfants, contre toutes leurs pauvretés, invite à percevoir une dimension essentielle du charisme lasallien : la communauté éducative, l’école, ne sont pas des lieux refuge, qui permettraient d’éviter de regarder le monde tel qu’il est, en particulier avec son lot de mauvaises nouvelles quotidiennes, mais il existe au contraire un souhait de vouloir le regarder avec les yeux de la foi. Une invitation à sentir que c’est par la foi que nous découvrons Dieu à l’œuvre dans l’enfant qui grandit, dans le jeune qui se construit jour après jour. Sur leurs routes, nous tentons d’être des éducateurs laïcs : « grand frère ou grande sœur » associés aux Frères.

Un appel à se laisser engendrer à une double Fraternité : frères des jeunes par la proximité des liens avec eux, mais aussi Frères en Christ par l’identité même de Celui qui anime la communauté éducative.

« Ayez une foi qui soit telle qu’elle soit capable de toucher les cœurs de vos élèves et de leur inspirer l’esprit chrétien. C’est le plus grand miracle que vous puissiez faire et celui que Dieu demande de vous puisque c’est la fin de votre emploi » [7] .

Jean-Baptiste de La Salle rappelait la présence de Dieu au milieu de chaque heure de classe par cette phrase : « Souvenons-nous que nous sommes en la Sainte Présence de Dieu. Et adorons-le ! » Ce rappel introduit le plus souvent les rencontres communautaires invitant chacun à porter sur le monde un regard de foi qui discerne Dieu dans ceux vers qui nous sommes envoyés. C’est en unissant nos itinéraires personnels dans un itinéraire communautaire de foi : foi en l’enfant, foi dans l’éducation, foi en Dieu, que chacun peut grandir et faire grandir et se laisser engendrer à la vie même de Dieu « pour que les jeunes aient la vie » [8] .

« Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14) et non pas discours théologique. De même chacun et ensemble, nous sommes appelés à faire parler la Parole de Dieu par le biais des disciplines scolaires, par les tâches de vie scolaire et de gestion. C’est de cette manière que s’exprime concrètement la Bonne Nouvelle de Jésus et c’est la raison pour laquelle tout acte éducatif est acte d’apôtre, et que tout projet éducatif est indissociable du projet pastoral.

Encore faut-il que cette Parole de Dieu soit connue, entendue, reconnue par la communauté éducative. D’où l’importance de temps de prière, de partage où chaque membre est invité à venir exprimer : joies, difficultés, peines des jeunes. Ces moments sont essentiels car ils permettent de libérer la parole et d’accompagner les jeunes éducateurs dans leur métier à la lumière du Christ pédagogue.

Dans notre réseau, les enseignants et les éducateurs sont les premiers acteurs de la Pastorale. Ces temps de rencontres avec les élèves sont toujours une source d’enrichissement partagé. Relire son propre chemin de foi, oser un engagement dans la cour de la récréation, prendre une équipe lors d’un temps de retraite, accompagner des jeunes aux sacrements d’initiation contribuent à une maturation personnelle de la foi.

Comment ne pas évoquer l’accompagnement individuel au Baptême d’une jeune élève de 6ème atteinte d’une récidive de cancer par son professeur principal (professeur de mathématique et animatrice de culture chrétienne de la classe) et le professeur d’Arts Plastiques, et lors de son Baptême réunissant une partie de la communauté éducative, la célébration animée à la guitare par le C.P.E. (conseiller principal d’éducation). Prêtre, prophète, roi : oui ces trois dimensions furent données à vivre par ces différents éducateurs et ce baptême, entraîna la demande de celui d’une autre élève de la classe.

Accompagnement parfois conflictuel car toute croissance nécessite des tuteurs. Cas d’une classe de 3ème, où sous l’intimidation de quelques élèves, la classe entière refusa de se rendre à une relecture sur l’Engagement (thème de leur année en culture chrétienne). Un refus qui entraîna trois sanctions : un devoir de Mathématiques, une lettre d’excuse au professeur, une rédaction sur le Respect. Une attitude solidaire du corps enseignant pour interpeller ces jeunes – en leur année de Confirmation pour plusieurs d’entre eux – sur la liberté de l’homme dans le témoignage et les dangers du réflexe grégaire. Cette cohésion et le refus de céder à la facilité du dernier cours sont essentiels dans une éducation aux choix de vie.

Communion fraternelle lors du décès accidentel d’un chef cuisinier d’un des établissements du réseau. Une visite tôt le matin à l’équipe de la restauration sous le choc juste pour pleurer avec eux la perte d’un ami qui de part son métier aimait la convivialité et leur dire une présence à leur côté pour l’hommage qu’ils voudraient rendre à celui qui nous avait quitté. Leur appel dans la journée souhaitant préparer ce temps de l’Adieu. Venait le choix du lieu : le réfectoire, lieu de sa présence ? La réponse de cette équipe majoritairement musulmane fut : « Non, à la chapelle, c’est le lieu sacré de Dieu où vous priez ». La chapelle fut pleine, la prière fervente à ce même Dieu que nous invoquions pour l’ami commun. Depuis, chaque jour, en arrivant tôt le matin, un signe de la main nous rappelle la fraternité.

La vocation baptismale appelle à vivre en alliance avec Dieu et avec son prochain. Elle s’incarne donc dans des actes simples qui créent des liens dans la communauté éducative. Liens de confidence, d’entraide, d’amitié, partagés dans les joies et dans les peines.

Indéniablement, si l’intuition de Jean-Baptiste de La Salle de créer une communauté de Frères au service des Écoles perdure c’est que les Frères des Écoles Chrétiennes ont compris que le propre d’un charisme est de s’adapter et d’innover aux besoins du temps et des lieux, et ils n’ont cessé, d’ «  un engagement (…) dans un autre » [9] d’inventer ensemble pour le service des jeunes. L’appellation « Frères des Ecoles Chrétiennes » dit bien où Dieu envoie les Frères. Or, comme dans beaucoup de congrégations, le nombre de Frères diminuant, le défi pour l’école lasallienne de notre époque est de permettre à cette tradition tricentenaire de poursuivre la mission avec un nombre croissant de laïcs se reconnaissant « lasalliens ».

Première congrégation enseignante de France, le réseau lasallien représente 105 000 élèves de tous les âges rejoints par 13 000 adultes. Face à cette laïcisation d’une œuvre éducative où, par la consécration religieuse des Frères, le métier d’éducateur est un authentique « ministère » [10] , comment faire vivre ce charisme d’Eglise ? Comment permettre que ces « Ecoles Chrétiennes » le demeure de par les valeurs évangéliques de la communauté éducative dans un contexte général de déchristianisation des familles, des enfants et des enseignants ?

FOI, FRATERNITE, SERVICE sont les trois ancrages du charisme des Frères. Pour les éveiller ou les réveiller, l’Equipe Nationale d’Animation Pastorale (E.N.A.P.) du réseau lasallien propose des temps de rassemblement annuels à vivre à des échelles différentes pour ne citer que les derniers : en 2009 L’Engagement fut célébré dans les établissements, en 2010 La Fraternité rassembla 1 300 jeunes du réseau à PASSY-BUZENVAL, en 2011 La Confiance sera proposée à l’échelle des bassins de proximité. Des rassemblements qui autour de thèmes fondamentaux invitent toutes les communautés éducatives à s’interpeller, à s’interroger sur ce qui fonde son essence même, sa vitalité.

La question de la transmission d’un charisme est au cœur de la pérennité même de toute œuvre. Mgr François MARTY l’évoquait avec pertinence en disant : « Vous êtes des héritiers, soyez des fondateurs ». On ne peut être héritiers qu’à partir du moment où l’on a reçu et plus on a reçu, plus on est appelé à redonner, cf. la Parabole des Talents (Mt 25, 14-30). C’est pourquoi la formation en profondeur des personnes est une des clefs de la transmission du charisme. Une formation qui veut prendre en compte les dimensions évangéliques, spirituelles, personnelles et professionnelles du charisme. C’est la fonction même du C.L.F. (Centre Lasallien Français) d’accompagner sur deux années cette réflexion des laïcs dans leurs missions respectives et de relire leurs engagements « ensemble et par association » au travers d’actes, d’histoires communes, partagées, de personnes rencontrées.

« Vive Jésus dans nos cœurs ! À jamais ». Cette courte prière héritée du Fondateur, ponctue les prières communautaires et rappelle que nous avons à porter aux jeunes ce qui habite le plus intime de nous-mêmes. Elle traverse les siècles et par là montre que toute transmission s’inscrit dans une mémoire vivante, celle d’une Histoire qui se raconte, un récit de salut qui s’accomplit, une vie qui prend sens en compagnie d’autres vies « pour que les jeunes aient la vie ! », en référence à Jean 10, 10 : «  Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » [11] .

Frère Stéphane LOGNON et Anne BENOIST. Pastorale des Choix de Vie. Frères des Ecoles Chrétiennes. Article publié dans la revue « Eglise et vocations ». La vocation baptismale. N° 11. Août 2010. (pages 127 à 132).


Notes

[1] Projet Educatif Lasallien, Edition 99/2000

[2] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle (1651-1719) : Lettres autographes (L.A.) 57, 12 : Lettre pour le Frère Robert. Ce 26ème février [1709]

[3] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle (1651-1719) : Méditations pour le temps de la retraite (M.R.) 193, 3, 1

[4] Adjectif formé à partir du nom du Fondateur des F.E.C.

[5] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle 1651-1719) : Mémoire sur l’habit (M.H.) 0.0.10 Cf. 3

[6] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle 1651-1719) : Ecrits personnels (E.P.) Formule des vœux 2.03

[7] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle (1651-1719) : Méditations pour les Fêtes (M.F.) 139, 3, 2

[8] Cf. Titre de la brochure expliquant les caractéristiques fondamentales de la vocation de frère : pastorale des choix de vie, décembre 2006

[9] In « Mémoire des Commencements » document autobiographique, rapporté par deux biographes de Jean-Baptiste De La Salle, BLAIN et BERNARD

[10] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle (1651-1719) : Méditations pour le temps de la retraite (M.R.) 193

[11] Œuvres complètes, Saint Jean-Baptiste De La Salle (1651-1719) : Méditations pour le temps de la retraite (M.R.) 201, 3, 3

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